mercredi 28 janvier 2026
Chiro
Ils m’ont dit que, « pour être gentille », il fallait le faire partir. Qu’il était trop vieux, trop lent, qu’il compliquait ma “prise en charge”. Alors, à trois heures du matin, j’ai rempli le coffre… et je suis partie avec mon propre chien.
J’ai 72 ans. Mon chien s’appelle Chiro. Il en a 15.
En âge de chien, on est presque du même millésime. Nous avons tous les deux de l’arthrose aux hanches. Nous faisons tous les deux une sieste après déjeuner. Et nous détestons tous les deux les bruits trop forts.
Dimanche dernier, mon fils et ma fille m’ont “installée” dans le salon pour ce qu’ils appelaient une discussion importante. Pas une vraie conversation. Plutôt ce genre de moment où l’on parle doucement, avec de bonnes intentions… et où, sans s’en rendre compte, on transforme votre vie en dossier.
Ils avaient trouvé “l’endroit idéal” : une résidence pour seniors, propre, moderne, rassurante. Des couloirs lumineux, des repas à heure fixe, une présence jour et nuit. Tout était pensé pour qu’il n’arrive rien.
C’était aussi, comment dire… aseptisé. Sans odeur. Sans désordre. Sans vie.
« Il n’y a qu’une règle, maman, » a dit mon fils, avec cette voix prudente qu’on prend pour annoncer une mauvaise nouvelle sans la nommer. « Pas d’animaux de plus de sept kilos. »
Chiro fait trente-quatre kilos. Trente-quatre kilos de poils partout, de soupirs, et d’amour sans conditions. Un grand bâtard couleur miel, la truffe blanchie par l’âge, le regard doux comme une vieille couverture.
« On a parlé avec la vétérinaire, » a ajouté ma fille. Elle avait les yeux humides, comme si les larmes donnaient raison. « Il marche à peine… Peut-être que… peut-être que c’est le moment. Ce serait une délivrance. Tu ne peux plus t’occuper de lui, et il souffre. »
J’ai baissé les yeux vers Chiro.
Il était couché, le menton sur la patte, et quand il a senti mon regard, sa queue a tapé deux fois contre le tapis. Toc. Toc.
Il ne souffrait pas. Il était vieux. C’est différent.
Et là, j’ai compris ce qui me faisait le plus mal : ce n’était pas seulement lui qu’on voulait “ranger”. C’était moi aussi. Nous mettre dans une vie propre, sage, bien cadrée, où rien ne dépasse. Où l’on ne risque pas de tomber. Où l’on ne dérange pas.
J’ai hoché la tête. J’ai dit : « Je vais y réfléchir. »
Je n’ai pas réfléchi. Je n’ai pas dormi.
À quatre heures, Chiro et moi, on prenait la route.
Pas pour fuir comme dans un film. Pas pour provoquer. Juste pour respirer. Pour reprendre quelque chose qui m’échappait : le droit de décider de notre rythme.
Je suis allée dans la petite maison que mon mari et moi avions achetée il y a longtemps, quand on rêvait de silence et de forêt. Une bâtisse simple, à l’écart, au bout d’un chemin cabossé. Pas de confort moderne. Pas d’ascenseur. Pas de personnel en uniforme.
Un poêle à bois, et le calme.
La première semaine a été terrible.
Mon dos criait quand je portais les bûches. Mes mains tremblaient quand j’allumais le feu. Le froid se glissait partout. Et Chiro… Chiro a glissé sur les marches du perron, ses pattes arrière trop faibles pour accrocher.
Un soir, je me suis assise par terre à côté de lui, emmitouflée dans trois couvertures, et j’ai pleuré dans son cou. Pas des petites larmes dignes. Non. J’ai pleuré comme on pleure quand on a peur d’avoir eu tort.
Je me suis dit : Peut-être qu’ils ont raison. Peut-être que je suis en train de nous abîmer tous les deux.
Et puis Paul est apparu.
Paul, c’est le voisin le plus proche. Un homme discret, la quarantaine, un vieux fourgon qui fait plus de bruit que de vitesse. Il m’a vue lutter pour aider Chiro à descendre.
Il n’a pas demandé où étaient mes enfants. Il n’a pas demandé si j’avais “toute ma tête”. Il n’a pas posé ces questions qui pèsent comme des reproches.
Il a juste hoché la tête, puis il est reparti.
Une heure plus tard, il revenait avec des planches, une perceuse, et un rouleau de bande antidérapante.
Il a construit une rampe.
Large. Solide. Douce. Avec de quoi éviter que Chiro ne glisse. Il travaillait en silence, comme si c’était une chose normale, évidente, humaine.
Quand il a fini, j’ai voulu le payer. Il a refusé d’un geste.
Il a caressé la vieille truffe grise de Chiro et il a murmuré : « J’avais un berger. Il a vécu jusqu’à seize ans. Les vieux, ça mérite encore de sentir l’herbe. On ne les jette pas parce qu’ils sont lents. »
Cette rampe a changé notre vie.
Chiro a pu sortir sans que je le soulève, sans qu’on se fasse mal tous les deux. Il a recommencé à s’installer au soleil, à écouter les oiseaux, à humer l’air froid comme s’il lisait le monde.
En ville, il était devenu un problème. Ici, il redevenait… Chiro. Un chien. Pas un obstacle.
Hier, mes enfants nous ont retrouvés.
Ils ont garé leur voiture bien propre sur le chemin de terre, avec cette expression inquiète qu’on a quand on s’attend à une catastrophe. Ils imaginaient me trouver malade, épuisée, perdue.
Ils m’ont trouvée sur le perron, une tasse de café à la main.
Chiro dormait à mes pieds, couvert d’aiguilles de pin, ronflant comme un vieux monsieur.
« Maman, il faut rentrer, » a supplié ma fille. « C’est dangereux ici. Et si tu tombes ? Et s’il tombe malade ? »
J’ai regardé mon fils. Puis la rampe.
« Regarde-le, » ai-je dit doucement. « En appartement, il était devenu une gêne. Un truc encombrant. Ici, il est à sa place. Il vit. »
« Mais c’est dur, » a dit mon fils. « Pour toi. »
« Oui. C’est dur. J’ai mal partout. Mais là-bas, j’aurais été confortable, propre… et vide. Ici, je me couche fatiguée, mais je me réveille avec une raison. Je me réveille parce qu’il a besoin de moi. »
Ils sont restés silencieux.
Pas parce qu’ils comprenaient tout. Mais parce qu’ils voyaient Chiro respirer paisiblement, et qu’il y avait, dans ce calme-là, quelque chose qu’aucun couloir chauffé ne remplace.
Je leur ai dit que je ne rentrerais pas.
Que la sécurité n’est pas la seule chose importante. Qu’à la fin, il y a aussi la dignité. Le sens. Le fait d’être encore quelqu’un, pas juste quelqu’un qu’on “prend en charge”.
Ils sont repartis une heure plus tard.
Ils ne comprennent pas vraiment. Peut-être qu’ils ne comprendront jamais. Mais ils ont vu que Chiro était heureux.
Ce soir, le vent hurle dehors. Le poêle chauffe. Et Chiro rêve, ses pattes bougeant comme s’il courait après des lapins.
Nous sommes vieux. Nous sommes lents. Et oui, un jour, il se passera peut-être quelque chose.
Mais pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, nous sommes là.
Aujourd’hui, nous sommes libres.
Mon message, le voilà : ne laisse personne te faire croire que ta valeur s’arrête quand tu n’es plus “pratique”. L’amour, le vrai, ce n’est pas la facilité. C’est la rampe qu’on construit, planche après planche, pour que ceux qu’on aime puissent continuer à avancer… jusqu’au bout.
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Bonjour, on ne se connait pas, mais je comprends parfaitement tes sentiments, j' ai 82 ans ce ce sera bientôt pour moi aussi d'aller vivre dans une résidence pour personnes âgées, le plus tard possible, j'espère parc que j'ai un chat mon ti-soleil qui a 13 ans et un chien Rosie, qui a seulement 6 ans. J'espère qu'ils partiront avant moi, merci pour ton texte, tu vois tu n'es pas seule
RépondreSupprimerbisou tendresse
petit coucou blondi j'espère que tu vas bien, ton texte est poignant, je te souhaite un bon lundi et une belle semaine sous la pluie car c'est annoncé toute la semaine, bises
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